Les Canaries ont pulvérisé en 2025 tous les records d’arrivée de touristes étrangers, une dynamique que le gouvernement régional a prolongée comme référence de succès jusqu’en mai 2026. Parallèlement, leurs instruments d’aménagement touristique les plus stratégiques, les Plans de Modernisation, d’Amélioration et d’Augmentation de la Compétitivité Touristique (PMM), mentionnent le mot « durabilité » 129 fois dans leurs mémoires d’aménagement. Cependant, selon une étude dirigée par Moisés Simancas, professeur titulaire de géographie humaine à l’Université de La Laguna (ULL), aucune de ces mentions n’apparaît dans les dispositions normatives contraignantes. Zéro. Ce fossé entre le discours et la loi n’est pas une contradiction académique: il constitue un piège réglementaire qui menace de réduire à néant des projets approuvés aujourd’hui sous un parapluie de marketing vert, qui demain pourrait être déclaré non durable faute de critères juridiques concrets.

Le paradoxe quantifié: 129 contre zéro

L’étude de Simancas analyse les 13 PMM approuvés entre 2011 et 2015. Ces plans ne sont pas des documents mineurs: ils représentent le principal instrument d’aménagement urbain et touristique des zones les plus saturées de l’archipel. Dans leurs mémoires, les diagnostics et déclarations d’intention, les termes « durable », « durabilité » et « développement durable » apparaissent 129 fois. En revanche, dans les dispositions normatives, les seules qui créent des droits et obligations pour les propriétaires, promoteurs et administrations, le chiffre est de zéro.

Simancas le dit clairement: « Tout cela est du green marketing, comme disent les Anglo-Saxons. C’est-à-dire inclure le mot durable dans n’importe quel document ou titre, ne serait-ce que pour postuler à des subventions. » La différence n’est pas sémantique: un mémoire peut contenir de belles aspirations; une norme contraignante établit des limites, des interdictions et des critères de gestion qui conditionnent la viabilité de tout projet. En omettant la durabilité dans la partie normative, les PMM créent un vide qui autorise des interprétations laxistes et, surtout, une insécurité juridique.

La durabilité comme limite: ce que la norme ne dit pas

Simancas lui-même rappelle une vérité inconfortable: « La durabilité, par définition, ce sont des limites. » Fixer une limite, à la constructibilité, à la consommation d’eau, à la production de déchets ou à l’empreinte carbone, est un acte normatif qui affecte directement les droits de propriété et les attentes de rentabilité des investisseurs. Si ces limites ne sont pas inscrites dans les dispositions contraignantes, elles n’existent pas juridiquement. Mais cela ne signifie pas qu’elles ne peuvent pas apparaître demain.

C’est là que réside le cœur du problème pour l’investisseur et le professionnel du secteur. Un projet touristique approuvé aujourd’hui dans le cadre d’un PMM qui promet la durabilité dans son mémoire, mais ne l’exige pas dans ses normes, peut être parfaitement légal pendant des années. Cependant, lorsque la pression sociale, les exigences de l’Union européenne ou l’évidence même de la dégradation environnementale contraindront à durcir la réglementation, comme c’est déjà le cas avec la Directive sur la durabilité des entreprises (CSRD) ou la taxonomie verte européenne, ces mêmes projets pourraient devenir obsolètes, soumis à des moratoires ou directement déclarés non durables. Le risque n’est pas lointain: c’est une bombe à retardement réglementaire.

Contexte canarien: le mirage des records touristiques

Les Canaries vivent un moment paradoxal. Les données d’arrivée de touristes étrangers en 2025 ont été historiques, et le gouvernement régional a prolongé jusqu’en mai 2026 la validité de ces chiffres comme indicateur de succès. Mais le volume n’est pas synonyme de qualité ni de durabilité. L’archipel traîne des problèmes structurels: saturation des infrastructures, pression sur les ressources en eau, perte de biodiversité et conflits sociaux autour du logement touristique. Dans ce contexte, approuver des plans qui ignorent la durabilité dans leurs normes contraignantes n’est pas une erreur technique: c’est un choix politique qui privilégie le court terme sur la viabilité future.

La recherche de Simancas révèle en outre un schéma récurrent. Dans la documentation analysée, la durabilité apparaît comme déclaration d’intention, comme diagnostic, mais disparaît au moment d’établir les déterminations. Autrement dit, on reconnaît le problème, mais on évite la solution normative. Pour une communauté autonome qui dépend du tourisme à plus de 35 % de son PIB, cette contradiction est un pari dangereux: on construit le modèle touristique du futur sur des promesses sans fondement légal.

Conséquences pour l’investisseur et le professionnel

Pour le lecteur de SYNTHORA, entrepreneurs, investisseurs, professionnels de l’innovation et de la technologie, ce fossé entre discours et norme a des implications très concrètes. Premièrement, il génère une incertitude réglementaire: un projet conforme aujourd’hui à la légalité en vigueur peut ne plus l’être demain si des critères de durabilité contraignants sont intégrés. Deuxièmement, il décourage l’investissement dans les technologies propres et les modèles de gestion efficaces, car il n’existe pas de cadre qui récompense ou exige ces pratiques. Troisièmement, il expose les entreprises à des risques réputationnels et juridiques: lorsque l’opinion publique ou les tribunaux commenceront à exiger une cohérence entre ce qui a été promis et ce qui a été exécuté, les projets adossés à ces plans seront les premiers pointés du doigt.

Il ne s’agit pas de diaboliser les rédacteurs des PMM ni les administrations qui les approuvent. Il s’agit de signaler une défaillance systémique: la durabilité est devenue un ornement rhétorique plutôt qu’un critère juridique. Et tant que cela n’est pas corrigé, tout investissement dans le secteur touristique canarien, que ce soit dans les infrastructures, la technologie ou les services, intègre un risque réglementaire qu’aucune analyse financière conventionnelle ne capte actuellement.

Regarder vers l’avenir: la durabilité comme avantage concurrentiel

Les Canaries ont jusqu’en mai 2026 pour réfléchir, mais la fenêtre se referme. L’Union européenne avance vers un cadre normatif où la durabilité ne sera pas optionnelle, mais une condition d’accès aux fonds, aux licences et aux marchés. Les entreprises qui auront déjà intégré des critères contraignants de durabilité dans leurs projets seront mieux positionnées; celles qui opèrent sous le parapluie du green marketing feront face à des coûts d’adaptation élevés et à d’éventuels litiges.

L’étude de Moisés Simancas n’est pas une dénonciation académique de plus: c’est un avertissement pour ceux qui prennent des décisions d’investissement. La prochaine fois qu’un plan touristique promettra la durabilité, l’investisseur intelligent ne regardera pas le mémoire. Il regardera les dispositions normatives. S’il n’y a pas de limites, il n’y a pas d’engagement réel. Et sans engagement réel, ce qui existe, c’est un risque. Dans un monde où la réglementation évolue vers l’exigence, la durabilité sans norme n’est pas une promesse: c’est un piège.